14 citations de Boussole, Mathias Énard

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Jaimes, la librairie française de Barcelone où je faisais mes emplettes littéraires en 2007 est toujours là pour me mettre du baume au coeur avec un simple “bonjour” d’entrée et toutes ses tranches de livres que j’aime à contempler comme ceux de ma chambre d’adolescente. De sa douce voix au léger accent espagnol, une jeune libraire m’aida à choisir mon premier Énard. “Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants” a eu beaucoup de succès en France et est mieux pour découvrir l’auteur selon moi. Ne te laisse pas impressionner par la densité d’informations du début de Boussole, après ça se décante.” J’hésitais entre un Best-Seller 2010 et un Prix Goncourt 2015. Ne pouvant me décider, je suis repartie avec les deux sous le bras et c’est Boussole qui ouvra la marche. 377 pages plus tard j’en suis toute déboussolée.

23h10, 23h58, 0h55, 2h20, 2h50, 3h45, 4h30, 5h33, 6h00. Ainsi s’intitulent les neuf chapitres au cours desquels Franz Ritter, un musicologue viennois en proie à l’insomnie (et à la folie de l’Orient ?), déverse le flux de ses pensées nocturnes : souvenirs de voyages en Orient, réflexions intellectuelles, la nostalgie de Sarah. De temps à autre, le narrateur accepte de nous arracher à son supplice pour se préparer une infusion ou commenter le programme de musique classique qu’il écoute à la radio. De mon côté, j’attendais avec impatience qu’un nouveau passage lyrique me retienne ou qu’une missive entre Franz et Sarah éveille ma curiosité pour m’éviter de piquer du nez.

Boussole n’était pas fait pour moi. Son absence de dialogue, ce long monologue intérieur me rappelant le style de James Joyce dans “Ulysse” et l’érudition du protagoniste dont les multiples références culturelles et historiques m’ont bien souvent laissée à côté de la plaque au lieu d’enrichir ma lecture, sont quelques-unes des raisons qui m’ont poussée à vouloir l’abandonner à plusieurs reprises. “Franz, tu me soûles. C’est incroyable. Tu parles sans interruption depuis deux kilomètres. Mon dieu ce que tu peux être bavard !”, lui jette Sarah à un moment donné, et je n’aurais pas dit mieux :)

Selon moi davantage orienté aux chercheurs, musicologues, archéologues, linguistes, historiens, ethnologues, “Boussole” serait sans hésitation à inclure dans la bibliographie d’un orientaliste. Je pense que s’il mérite son Goncourt c’est avant tout pour sa remarquable prouesse stylistique et littéraire. La référence au syndrome du voyageur avec les “Mémoires d’un touriste” de Stendhal, l’opium, l’apparition de Stefan Zweig et de “L’Origine du Monde” de Courbet sont quelques-uns des passages qui m’ont le plus intéressée. Malgré une lecture laborieuse, je remercie Mathias Énard car c’est grâce à lui si j’ai enfin acheté “Les Mille et Une Nuits”.

Tout comme pour La Carte et le Territoire” de Michel Houellebecq, je vous propose une sélection de 14 citations retenues au cours de ma lecture :

  • L’Orient

“[…] elle y montrerait comment ces objets sont le fait d’efforts successifs communs, et comment ce que l’on considère comme purement “oriental” est en fait, bien souvent, la reprise d’un élément “occidental” modifiant lui-même un autre élément “oriental” antérieur, et ainsi de suite ; elle en conclurait que l’Orient et l’Occident n’apparaissent jamais séparément, qu’ils sont toujours mêlés, présents l’un dans l’autre et que ces mots – Orient, Occident – n’ont pas plus de valeur heuristique que les directions inatteignables qu’ils désignent.”

“C’est à Lucie Delarue-Mardrus que nous devons cette phrase extraordinaire : Les Orientaux n’ont aucun sens de l’Orient. Le sens de l’Orient, c’est nous autres les Occidentaux, nous autres les roumis qui l’avons. (J’entends les roumis, assez nombreux tout de même, qui ne sont pas des mufles.”

  • Le lyrisme

“[…] la vie fait des noeuds, la vie fait des noeuds et ce sont rarement ceux de la robe de Saint-François; nous nous croisons, nous nous courons après, des années, dans le noir et quand nous pensons tenir enfin des mains entre les nôtres, la mort nous reprend tout.”

“[…] une nuit dans une tente de Bédouins entre Palmyre et Rusafa, une nuit où le ciel est si pur et les étoiles si nombreuses qu’elles descendent jusqu’au sol, plus bas que le regard, une nuit comme seuls, j’imagine, les marins peuvent en voir, en été, quand la mer est aussi calme et sombre que la badiyé syrienne.”

“Nous en avons transmuté la mort en beauté des siècles durant, le sang en fleurs, en fontaines de sang, rempli les vitrines des musées d’uniformes maculés de sang et de lunettes brisées par le martyre et nous en sommes fiers, car chaque martyr est un coquelicot qui est rouge qui est un peu de beauté qui est ce monde.”

“Quelle sensation étrange de se relire. Un miroir vieillissant. Je suis attiré et repoussé par ce moi ancien comme par un autre. Un premier souvenir, intercalé entre le souvenir et moi. Une feuille de papier diaphane que la lumière traverse pour y dessiner d’autres images. Un vitrail. Je est dans la nuit. L’être est toujours dans cette distance, quelque part entre un soi insondable et l’autre en soi. Dans la sensation du temps. Dans l’amour, qui est l’impossibilité entre soi et l’autre. Dans l’art, l’expérience de l’altérité.”

J’avais soudain ces mêmes bulles dans l’oeil, je n’aurais pas dû les regarder, elles montaient et montaient – leur finesse d’aiguilles, leur obstination sans source, sans autre but que l’ascendance et la disparition, leur légère brûlure me faisaient fermer fort les paupières, incapable de relever le regard vers Nadim, vers autrefois, vers ce passé dont il venait de prononcer le nom et plus je gardais la tête basse, plus la brûlure, aux commissures des yeux, devenait intense, les bulles grandissaient et grandissaient, elles cherchaient, comme dans le verre, à atteindre l’extérieur, il fallait que je les en empêche.”

  • La boussole

“Le réveil est la canne de l’insomniaque, je devrais m’acheter un réveil-mosquée comme ceux de Bilger à Damas, mosquée de Médine ou de Jérusalem, en plastique doré, avec une petite boussole incorporée pour la direction de la prière –voilà la supériorité du musulman sur le chrétien : en Allemagne on vous impose les Évangiles au creux du tiroir de la table de nuit, dans les hôtels musulmans on vous colle une petite boussole contre le bois du lit, ou on vous dessine une rose des vents marquant la direction de La Mecque sur le bureau, boussole et rose des vents qui peuvent servir certes à localiser la péninsule arabique, mais aussi, si le coeur vous en dit, Rome, Vienne ou Moscou : on n’est jamais perdu dans ces contrées.”

“Vous savez quel est celui qui m’émeut le plus, parmi tous ces objets, docteur Mann ? Le bureau de Beethoven ? Celui que possédait Stefan Zweig, sur lequel il écrivit la plupart de ses livres et qu’il a fini par vendre avec sa collection de manuscrits à son ami Bodmer ? Non. Son écritoire de voyage ? Ses sonotones ? Non plus. Sa boussole. Beethoven possédait une boussole. Une petite boussole de métal, en cuivre ou en laiton, qu’on voit dans une vitrine à côté de sa canne. Un compas de poche, rond, avec un couvercle très proche des modèles d’aujourd’hui me semble-t-il. Un beau cadran en couleur avec une magnifique rose des vents. On sait que Beethoven était un grand marcheur.”

“- Franz, tu manques de poésie. Tu possèdes à présent une des rares boussoles qui pointent vers l’orient, la boussole de l’Illumination, l’artefact sohrawardien. Un bâton de sorcier mythique.”

“Finalement Beethoven me rend triste. Surtout ce trille interminable avant la variation finale. Beethoven me renvoie au néant ; à la boussole de l’Orient, au passé, à la maladie et à l’avenir.”

“Où se trouve la lumière de Sohrawardi, quel Orient montrera la boussole, quel archange vêtu de pourpre viendra nous ouvrir le coeur sur l’amour ?”

  • La féminité

“Les images de la nudité de Sigrid m’excitent encore aujourd’hui, elles n’ont rien perdu de leur puissance, sa maigre blancheur, allongée sur le ventre, les jambes légèrement disjointes, quand seul un trait rose, entouré de carmin et de blondeur, naissait des draps clairs, je revois parfaitement ses fessiers durs, deux courts plateaux, rejoindre les hanches, et la crémaillère des vertèbres culminer au-dessus du repli où se rejoignent les pages du livre entrouvert des cuisses dont la peau, jamais exposée aux rayons du jour, est un sorbet parfait qui glisse sous la langue, quand ma main s’attarde à descendre la pente duveteuse du mollet avant de jouer dans les sillons parallèles de l’intérieur du genou, ça me donne envie d’éteindre à nouveau la lumière […]”

“Il faut toujours s’intoxiquer : ce pays à l’opium, l’Islam le haschisch, l’Occident la femme. Peut-être l’amour est-il surtout le moyen qu’emploi l’Occident pour s’affranchir de sa condition d’homme”, écrit Malraux dans La Condition Humaine.


Titre : Boussole

Auteur : Mathias Énard (1972)

Pages : 377

Prix : 31,80 euros

Maison d’édition : Actes Sud, 2015

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