14 citations de Rien ne s’oppose à la nuit, Delphine de Vigan

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En octobre 2016, Delphine de Vigan était à Barcelone et j’ai manqué au rendez-vous. Aujourd’hui, je m’en mords les doigts. Elle inaugurait un cycle de dialogues entre auteurs organisé à l’occasion des 75 ans de Jaimes, la librairie française de Barcelone. Je préférais assister au dialogue de Mathias Énard que j’avais lu et apprécié. Peu de temps après, j’achetais D’après une histoire vraie dont je vous parle ici. Une lecture qui ne pouvait se suffire à elle-même pour découvrir De Vigan. Impatiente, je me préparais doucement à la lecture de Rien ne s’oppose à la nuit. Au retour d’un voyage en France, je l’attrapai au vol dans un point presse de l’aéroport de Lyon et commençai à le dévorer, la tête dans les nuages. Par petites bouchées d’abord, m’accordant des pauses digestives salutaires; puis avec appétit, jusque tard dans la nuit, pour en finir une bonne fois pour toutes avec ce “bruit humide des entrailles” de tout ce qui pouvait être dit.

L’histoire de “Rien ne s’oppose à la nuit” a laissé en moi un sentiment partagé entre l’attraction et la répulsion. Sur Goodreads, j’écrirai :

Ce roman fait mal, l’histoire est très dure et il est facile de juger son auteure, de la blâmer d’avoir eu le cran de raconter la douleur, cette douleur que l’on aimerait faire taire parce que le récit en devient presque une pornographie de la souffrance.

Quoi que l’on en dise, j’admire Delphine car elle ose parler – la peur ne suffit pas à la faire taire – sur des sujets tabous de notre société et de la condition humaine que sont l’inceste et le suicide. Comment le dit Pascal Bruckner dans “Un bon fils”: “Le tabou ne cache pas le différent mais le similaire”.

Il m’a été difficile de lâcher ce roman qui tient en haleine comme une tragédie grecque où l’on connait la fin mais au cours de laquelle le lecteur se doit de découvrir le “comment”. Merveilleux. Merci à elle.

J’aime que la littérature fasse du bruit et dérange, j’y vois une preuve de son pouvoir, du poids des mots, et il n’y a rien de plus beau. J’aime qu’un écrivain se mette à nu, se confesse, dans sa force et sa fragilité. De part son courage, son hommage et sa sincérité, ce roman se hisse au rang de mes coups de coeur.

D’ici peu je lirai “No et Moi” que ma mère va m’envoyer par colis et j’aimerais également découvrir “Jours sans fin”, le récit de son anorexie. Delphine m’a séduite et j’espère la rencontrer un jour (lors d’un deuxième séjour à Barcelone ?!). En attendant, je vous laisse avec ma sélection de 14 citations tirées de ce roman bouleversant.

  • Delphine de Vigan et l’écriture

Un matin je me suis levée et j’ai pensé qu’il fallait que j’écrive, dussé-je m’attacher à la chaise, et que je continue de chercher, même dans la certitude de ne jamais trouver de réponse. Le livre, peut-être, ne serait rien d’autre que ça, le récit de cette quête, contiendrait en lui-même sa propre genèse, ses errances narratives, ses tentatives inachevées. Mais il serait cet élan, de moi vers elle, hésitant et inabouti.

[…] je cherche un espace qui ne serait ni la vérité ni la fable, mais les deux à la fois.

L’écriture ne donne accès à rien.

Parfois, je rêve au livre que j’écrirai après, délivrée de celui-ci.

Je ne pleure pas. Je veux savoir. Je suis une sadique, voilà tout, un vampire avide de détails, je remue le couteau dans la chair et me repais du bruit humide des entrailles, je patouille avec délectation, splash, splash, j’enfonce au plus profond, voilà à quoi je pense à ce moment-là, et voilà à quoi je pense encore lorsque j’écoute le fichier.

Telles que j’écris ces phrases, telles que je les juxtapose, je donne à voir ma vérité. Elle n’appartient qu’à moi.

Quoi que je dise et fanfaronne, il y a une douleur à se replonger dans ces souvenirs, à faire resurgir ce qui est dilué, effacé, ce qui a été recouvert. À mesure que j’avance, je perçois l’impact de l’écriture (et des recherches qu’elle impose) […] À mesure que j’avance, il me tarde de revenir au présent, d’en être plus loin, de remettre les choses à leur place, dans les dossiers, dans les cartons, de redescendre ce qui doit l’être à la cave.

  • Delphine de Vigan et la famille

Écrire sur sa famille est sans aucun doute le moyen le plus sûr de se fâcher avec elle.

J’ignore comment ces choses (l’inceste, les enfants morts, le suicide, la folie) se transmettent. Le fait est qu’elles traversent les familles de part en part, comme d’impitoyables malédictions, laissent des empreintes qui résistent au temps et au déni.

J’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris ce mystère qu’elle a toujours été pour moi, à la fois si présente et si lointaine, elle qui, lorsque j’ai eu dix ans, ne m’a plus jamais prise dans ses bras.

Au-delà de mes propres souvenirs, je voulais revenir sur l’ampleur de la déflagration : savoir ce qui, autour de ces morts, s’était dit, murmuré, chuchoté – quelles hypothèses ou quelles certitudes, de quelle manière il avait été possible de survivre à ça.

J’ai pensé qu’être adulte ne prémunissait pas de la peine vers laquelle j’avançais, que ce n’était pas plus facile qu’avant, quand nous étions enfants qu’on avait beau grandir et faire son chemin et construire sa vie et sa propre famille, il n’y avait rien à faire, on venait de là, de cette femme ; sa douleur ne nous serait jamais étrangère.

Dès lors que Lucile est devenue mère, c’est-à-dire dès lors que je suis apparue dans la vie de Lucile, j’ai abandonné toute tentative de récit objectif à la troisième personne. Sans doute m’a-t-il semblé que le je pouvait s’intégrer dans le récit lui-même, tenter de l’assumer. C’est un leurre, bien entendu. Qu’ai-je vu du haut de mes six mois, de mes quatre ans, de mes dix ans (et même de mes quarante) ? Rien. Et pourtant je continue de dérouler l’histoire de ma mère, je mêle à mon regard d’enfant celui de l’adulte que je suis devenue, je m’accroche à ce projet ou bien il s’accroche à moi, je ne sais lequel de nous deux est le plus encombrant.


Titre : Rien ne s’oppose à la nuit

Auteure : Delphine de Vigan (1966)

ISBN : 2709635798

Pages : 400

Prix : 7,90 euros

Édition : J.-C. LATTÈS, Le Livre de Poche, 2011

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